Octobre 1988
Du Père vers le FIS
L'oeil du cinéaste
Jean-Pierre Lledo est l'un des membres fondateur du Comité National contre la Torture constitué après les émeutes d'octobre 1988 et l'un des initiateurs du Rassemblement des Artistes, Intellectuels et Scientifiques en Algérie (R.A.I.S) (1983-1991). Depuis 1993, J.P. Lledo est en exil en France. Il est monté au créneau sur "Octobre 1988" pour Nouvelles du bled.
Comment sortir d'un système fondé sur la monopolisation par l'Etat du parti unique de toute la vie sociale (économique, politique, idéologique, religieuse) - c'est-à-dire d'un système fondé sur la "fraternité" et plus prosaïquement sur l'équilibre des chefs - pour se diriger vers le libéralisme ? Le 5 octobre 1988 a été, selon moi, la solution algérienne à ce problème.
Les coups d'Etat étant devenus internationalement quasi inacceptables, le droit et la légitimité populaire étant désormais des passages obligés, les rivaux sont dans l'obligation - pour s'évincer - de se trouver des alliés au sein même de la société. Détenant l'essentiel du pouvoir et donc l'initiative, le groupe du Président de l'époque (Chadli) opte pour l'allié islamique. Ce dernier, en effet, a la particularité d'être partisan du libéralisme en économie mais pas en politique. L'avantage sans l'inconvénient ! Mais comment faire pour qu'un mouvement, qui peut tout au plus compter sur quelques milliers de militants, deviennent en quelques mois, voire quelques semaines - dans un pays unique - un grand mouvement de quelques millions de personnes, alors qu'il faut habituellement pour cela plusieurs années, même aux partis à discours populiste ?
Telle est l'équation que doit résoudre le groupe du président. Et dans le cas de l'Algérie de 1988, l'équation est redoutable. Car il s'agit d'arriver - ni plus ni moins - à mettre sous la tutelle d'un mouvement extrêmement moraliste et vindicatif, fondé sur le prêchi-prêcha, la continence et la force du sabre, une jeunesse particulièrement rebelle, absolument pas dévote et - malgré des années d'enseignement religieux obligatoire - aimant autant les femmes, la bière, le rouge et le hasch que parcourir le monde pour s'enivrer, grâce au "trabendo", de tous les parfums d'une liberté qui les séduit plus qu'elle ne les effraie.
Comment dans ces conditions réaliser le scénario de transmission du pouvoir du Père vers le FIS et transformer - en un temps record - un mouvement politique élitiste en grand mouvement "de masse", de telle sorte que les principaux concernés d'abord, tous les Algériens et les étrangers ensuite, n'y voient que du feu ? Par quel coup de massue magique ? Le "5 octobre 88" !
Première phase du scénario : la révolte
Dès la rentrée scolaire de septembre est lancée sur l'ensemble du territoire la même rumeur :"5 octobre, grève générale !". Le 5 octobre, tout le monde est surpris : pour la première fois sans doute, la "rumeur" se vérifie. Dans toutes les villes - quasi simultanément - des adultes armés de barres de fer lancent le mouvement, puis quand le feu a pris, soudainement disparaissent... Les forces "de l'ordre" - habituellement si bien renseignées et si promptes à intervenir - sont "dépassées" et les commissariats désertés.
Pour suggérer que le pouvoir est "vacant" et pousser une jeunesse politiquement inexpérimentée à rejoindre plus massivement la révolte, s'y serait-on mieux pris ? Des doutes naissent rapidement : dans l'Algérie du parti unique, aucune organisation contestataire n'est suffisamment puissante et implantée nationalement pour être capable de réaliser une telle mise en scène. Surtout lorsqu'on se rappelle que trois semaines plus tôt...
Premier Flash-back
.... le premier garant de l'ordre public, le Président en personne, à la télé, s'est étonné que le peuple ne se révolte pas face à tant d'injustices ! Surtout lorsqu'on apprend...
Deuxième Flash-back
.... que dans la nuit du 3 au 4 octobre, une douzaine de militants communistes avaient été arrêtés... Pour brouiller les pistes ?
Deuxième phase du scénario: la répression
Après plusieurs jours de troublant laxisme, ce qui a commencé comme un jeu se transforme en cauchemar : une répression - comme jamais depuis l'indépendance l'Algérie n'en avait connue - s'abat sur les jeunes émeutiers, aussi soudainement que brutalement. Des milliers de jeunes sont massivement soumis à la torture dans des camps spécialement aménagés bien avant le 5 octobre : sodomisation avec manches de pelle pour le commun, castration pour les chefs de bande connus, même lorsque par prudence ils n'ont pas mis le nez dehors... Sans parler des morts...
Troisième phase du scénario: l'arrangement du 10 octobre
La matinée...
Unie par une même humiliation et par le sang, la jeunesse citadine algérienne a désormais ses héros et ses martyrs. Plus que les honorer "Bab el Oued chouhada", il les lui faut venger ! Et comme par hasard - ce fameux 10 octobre - les islamistes viennent leur proposer leur bannière : les islamistes avec leurs chefs et leurs slogans, prennent le train en marche... et la révolte se métamorphose en manifestation politique ! La première.
Comment les jeunes révoltés ne seraient-ils pas flattés ? Après avoir défié les autorités, seuls durant cinq jours, les "barbus" les ont "rejoints"! Parmi eux il y a même Benhadj !
L'après-midi
Benhadj et quelques autres chefs intégristes quittent la tête du cortège pour se retrouver dans le bureau du Chef de l'État... Ce qui leur permet tout à la fois d'offrir leurs services au Président, d'être mandatés pour "ramener à la raison" la jeunesse révoltée et surtout d'échapper "miraculeusement" au bain de sang de la fin de manifestation, où les jeunes laissent plus d'une trentaine des leurs, et où un journaliste algérien se trouve sur le parcours d'une balle perdue.
La soirée
Traumatisés par l'escalade d'une violence inédite, des millions d'Algériens voient sur l'écran-télé leur Président, grave comme il se doit sortir enfin de son silence et annoncer... des sibyllines "réformes économiques et politiques" !
Étrange et fascinante journée du 10 octobre qui concentre et dit à proprement tout de la nouvelle ère qui se profile, tout autant qu'elle la dissimule.
Scène primitive de ce scénario de transmission de pouvoir du Père vers le FIS, le 10 octobre 1988 est la vérité du 5 octobre. Et de toute la période historique qui s'en est suivie.
Jusqu'à nos jours...
Jean-Pierre Lledo